Les cultures du Maghreb», ouvrage collectif : Une vision sur les civilisations millénaires

Dans la collection «Les Cahiers de Confluences», les éditions l’Harmattan ont publié un ouvrage se rapportant à la diversité culturelle du Maghreb. Une dizaine de spécialistes, entre autres Hichem Djait, Fatima Mernissi, Tahar Ben Jelloun, Philippe Fargues et Mikel de Epalza, ont participé à cette réflexion.

Un travail qui se propose de cerner l’histoire des cultures maghrébines à partir de la richesse et de la diversité de cette partie de l’Afrique et rive sud de la Méditerranée. Selon l’interprétation de chaque spécialiste, il est donné au lecteur d’avoir un aperçu sur les différentes composantes du paysage culturel maghrébin. Une vision sur les civilisations millénaires ayant marqué le vaste espace longeant les «hautes terres… qui se trouvent entre les vastes étendues planes et vides du Sahara et l’immensité de la Méditerranée et de l’Atlantique».

L’approche de Hichem Djait, intitulée «Les cultures maghrébines à travers l’histoire», valorise l’islam comme fondement unificateur au Maghreb : «Il est le principe de référence profondément intériorisé par tous les groupes… » Toutefois, souligne l’auteur de l’analyse, «même si tribus et villages berbères… n’ont cessé d’appliquer leurs coutumes particulières», l’islamisation s’est certes réalisée rapidement, elle n’a cependant imprégné que «superficiellement le pays profond et les territoires du Sud du fait d’un enracinement à leur culture originelle», fait remarquer l’historien.

Retraçant les différents courants culturels islamiques ayant marqué le Maghreb, notamment le malékisme, le kharidjisme, le fatimisme et l’almohadisme non dépourvus de rivalités et d’antagonismes, Djait aboutit au courant «maraboutiste». Un mouvement religieux populaire issu du mysticisme, et dont il dira : «Les historiens et les anthropologues se perdent dans les dédales du maraboutisme maghrébin.» En effet, le mysticisme des confréries profondément ancré dans le paysage maghrébin aura à jouer un rôle «islamisant» primordial au sein des sociétés.

Abordant la stérilité «de la créativité culturelle» au Maghreb, terre qui n’a que peu marqué la culture universelle à quelques rares exceptions (Hannibal, l’Emir Abdelkader, Ibn Khaldoun, saint Augustin ou Ibn Toumert), l’auteur ne manquera pas de faire le parallèle avec Al Andalous. Une Andalousie musulmane qui a donné à l’humanité de grands hommes de la stature d’Averroès, Ibn Hazm et Ibn Zeydoun.

Tahar Ben Jelloun, quant à lui, disserte sur l’imaginaire des sociétés maghrébines. L’écrivain met en évidence que l’arabe dialectal, la langue mère et non maternelle des Maghrébins, est devenue un outil linguistique, le moteur de la culture populaire. D’où l’apparition d’une musique, un artisanat, une oralité lyrique aisément imagés et « extrêmement poétiques ».
Une richesse culturelle intimement liée au patrimoine ancestral berbère et au champ métaphorique de la mémoire collective ancienne. Une mémoire fédérative qui véhicule encore et toujours le personnage « très populaire » qu’est Djeha fruit de l’imaginaire populaire maghrébin. Dans cet esprit de l’imaginaire collectif, Ben Jelloun aborde le volet de la rumeur. Fruit de la parole populaire engendrée par l’oralité et sa force imaginative, la rumeur «cette possibilité de fabuler, d’inventer des histoires…» jusqu’à «inventer sa propre information». Ainsi en est-il du peuple leurré par l’information officielle, lequel «invente sa propre télévision, sa propre radio, son propre journal et tout cela oralement».

Axant son travail sur la place des femmes du Maghreb dans l’équilibre méditerranéen, Fatima Mernissi émet des suggestions qui pourraient faire en sorte de repositionner l’élément féminin sur la scène nationale. Il peut être un levier «pour réduire les tensions démographiques et culturelles».
Dans cette optique, la sociologue entrevoit pour cela, et en premier lieu, l’éradication de l’analphabétisme féminin en même temps que l’accès à une formation professionnelle. De plus, elle recommande des stratégies culturelles à même de favoriser une autonomie des femmes et une prise de décision multiple qui les inciteront à s’investir dans les domaines public et politique.

L’analyse de Philippe Fargues se rapporte aux transitions démographiques de la famille maghrébine. Le démographe explique ces mutations par le biais des changements apparus dans au fil des siècles dans la famille maghrébine. Une cellule familiale autrefois élargie qui tend à se restreindre par le nombre de naissances, d’où «l’abandon progressif de la famille nombreuse». La femme ayant acquis l’avantage de l’instruction et d’un travail va imposer un nouveau mode de gestion familiale : «Les fondements patriarcaux de la famille et de la société sont sérieusement ébranlés. L’homme ne domine plus la femme et le père ne domine plus son fils.»

Maria-Angels Roque, historienne et anthropologue, a, quant à elle, à travers le thème «Les cultures, éléments vitaux des civilisations», traduit la diversité du nord de l’Afrique par cette réflexion : «Parler du Maghreb n’est pas chose facile, car plusieurs discours coexistent : nationalistes, civilisationnels, psychologiques. Aborder les cultures maghrébines à partir de leur “ethos” peut nous fournir quelques clefs épistémologiques…»

L’ethos s’identifie à cet ensemble de particularités communes à un peuple, une société. Il se détermine par l’apport culturel et historique, par la manière de se vêtir, de se comporter et de tout ce qui fait l’identité des individus. Donc, selon l’historienne, une approche via les coutumes et les mœurs des habitants du Maghreb permet de trouver des éléments de réponse se traduisant par une connaissance perspicace de ces populations. Bien que les caractéristiques des sociétés maghrébines les représentent comme étant des organisations claniques, il n’en demeure pas moins qu’elles ont encore en héritage commun nombre d’éléments sociologiques et culturels. Cette cohésion «des attitudes culturelles durables» atteste de l’existence d’un ethos maghrébin.

Lamia Nazim
«Les Cultures du Maghreb», sous la direction de Maria-Angels Roque. Editions l’Harmattan