Kamel Mennour, galériste

Galeriste renommé, acteur de la Foire internationale d’art contemporain, ce fils de peintre en bâtiment a grandi à Belleville. Lorsqu’il expose Larry Clark dans les années 90, il dit à sa mère : « Maman, vaut mieux que tu ne viennes pas. » Portrait.

Il est comme un tableau de Pollock. Il est tâches, traces, marques. Il est couleurs, toutes les couleurs. Il est comme un son de John Cage, bourré de bruits, de rythmes, de silences, de vibrations. Il porte une chemise bleu-ciel, un foulard à fleurs surpiqué de velours. Il s’appelle Kamel Mennour, il dit : « Allez, on attaque. »

Nous sommes chez lui. Une galerie au cœur de Paris, parmi les plus réputées. L’espace est vide, seuls les murs, aussi blancs qu’un nuage, sont habillés. Des formes accrochées, losanges ou carrés éclatés. Signés par des bandes noires et blanches, on reconnaît Daniel Buren. « Il a 73 ans », précise Mennour, qui demande si on veut s’asseoir. Tout compte fait, non, on lui posera nos questions debout, parmi les œuvres. Quelques feuilles de papier à la main, un stylo. « Allez, on attaque. »

« Attaquer » est son verbe préféré. Peut être parce qu’il est « passionné de foot », mais surtout parce qu’il « avance ». Kamel Mennour avance sans se retourner. « Mon passé ne me manque pas. J’ai juste une petite nostalgie de mon enfance. » Au départ, c’est un gamin de Belleville. « C’était magnifique, il y avait des Noirs, des Arabes, des Chinois, de tout », se souvient-il, et cela n’a d’ailleurs pas changé. Son père est peintre. En bâtiment. Il retape des murs, refait des toitures. « Là-dedans, je ne voyais pas de l’art mais de la dureté et de la difficulté. » Travailler pour faire bouffer la famille.

Poussons la comparaison, jusqu’à l’incomparable. Kamel Mennour est une sorte d’Andy Warhol. Qui n’aurait jamais imaginé finir « ici », dans le 6e arrondissement, au cœur de la bourgeoisie lettrée, savante, friquée, où les boutiques d’art contemporain sont plus nombreuses que les boulangeries. Comme Andy, il a accumulé les petits boulots. Il a « fait des colonies », vendu des « télés à Darty » et « des tableaux hyper-commerciaux dans des centres commerciaux ». Des toiles à deux balles. Des posters qu’on accroche dans les chiottes. « C’était un choc que de vendre ces formes d’art. Et je crois vraiment au choc », confie Kamel. Le choc qui surprend la vie, la modifie, la bouscule et la détruit parfois. Le choc qui nous change, nous et notre destin.

Il comprend. Que sa vie n’est pas à la plonge d’un restaurant, ni dans une fac d’économie où il décroche quand même un master. Qu’elle est ailleurs, peut-être à la FIAC (Foire internationale d’art contemporain), dont l’édition 2010 a fermé ses portes le 24 octobre a Paris.

Warhol disait : « On dit que le temps change les choses, mais en fait le temps ne fait que passer et nous devons changer les choses nous-mêmes. » Kamel a fait sienne cette maxime, peut-être sans la connaître. Changer les choses. Alors, le choc le pousse jusqu’à l’ANPE qui propose des aides à projets. Il veut ouvrir une galerie, sa mère dit que son fils « va vendre des cadres ». « J’étais sur de moi. » Il avait bien raison de ne pas douter de lui, il remporte les 43 000 francs. « C’était énorme, on partait à l’aventure avec un pote », se souvient-il.

« J’étais comme les autres. » Jamais, il ne fera attention à son nom, son origine, jamais là d’où il vient ne sera un handicap. Avancer, quoi qu’il arrive. « Quand on ne pouvait pas entrer en boite, j’entrais avec des filles. » Il commence fort sur le marché de l’art. Il propose des coups, du cul et de la drogue. Kamel Mennour, dans les années 90, expose Larry Clark. « J’ai expliqué à ma mère qu’il fallait mieux qu’elle ne vienne pas. Et elle a vite compris », dit-il.

Kamel Mennour, un Marcel Duchamp du temps présent ? Pourquoi pas. Un mec qui brille d’intelligence et remodèle l’art à sa manière. « On expose des jeunes, des vieux, des Noirs, des Arabes, des Asiatiques. Mais ce ne sont pas eux qui viennent à toi, c’est à toi d’avoir le bon œil. Dernièrement, on avait Mohamed Bourouissa qui exposait une œuvre sous la forme d’une discussion avec un ami à lui en prison. » Voilà, c’est l’art qui passionne Kamel Mennour, le fait vibrer et aimer, le fait rêver et vivre. Mais il y a aussi « La Ronde de nuit » de Rembrandt, « devant lequel je suis resté plus d’une heure à Amsterdam ». Plus d’une heure, par terre, à regarder ce tableau qui l’a ému. Sur la toile, il y a les armes, les hommes, une gamine et les tambours.

Kamel Mennour est algérien. « En Algérie, les jeunes sont des dégoutés. En banlieue, c’est des tueurs. Parce qu’ils ont la rage », observe-t-il. « Et les mecs au gouvernement, ils ne font que mettre de l’huile sur le feu. » Il s’informe, s’engage. « L’art, c’est de la politique, de l’engagement. » Kamel s’encastre entre un losange et un carré déchiqueté. Il s’adosse au mur blanc. « Je suis pas fier. Quand t’es fier, c’est le début de la fin », dit-il. Avant d’ajouter : « Je suis peut-être fier de mes enfants, mais pas de mon travail. » Même s’il s’y plait, dans son travail, même s’il s’y voit encore, pour longtemps. Sauf si le choc toque à la porte. Sauf si sa femme le plaque. « Ça fait 19 ans qu’on est ensemble. Je lui ai dit que si elle me quitte, je deviens homosexuel. »

« Allez, on attaque. » Sans relâche. A part le dimanche, où il va à la piscine et mange au jardin du Luxembourg avec ses enfants. A part le soir, quand il les couche et mate un match de foot. Kamel Mennour est un galeriste avec des angoisses mais qui trace, qui dit qu’il ne faut rien attendre des autres, que c’est « toi et uniquement toi », insiste-t-il en nous pointant du doigt. « Il faut toujours plus. » Viser le gigantesque, sans gêne. Viser le magnifique, le sublime. Un jour, nous serons des sortes de Kamel Mennour. Mais en mieux. Il faut toujours mieux…

Sa galerie
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