Le Bonheur conjugal, le nouveau roman de Tahar Ben Jelloun

Le Bonheur conjugal: un couple en enfer Tahar Ben Jelloun

On l’aurait presque oublié tant il a, ces derniers temps – notamment lors du printemps arabe -, revêtu ses casquettes d’essayiste et de journaliste : Tahar Ben Jelloun est un romancier. Un bon romancier, au style classique et au parfum de Méditerranée. On en voudra pour preuve, belle surprise de cette rentrée littéraire, ce Bonheur conjugal, qui, sous un titre ironique et fort bergmanien, traite bien du couple et très peu du bonheur. Bien évidemment, c’est au Maroc que l’auteur marocain de La Nuit sacrée, prix Goncourt 1987, installe l’essentiel de son intrigue. A Casablanca, dans une grande et riche maison. Mais, dès les premières pages, l’on comprend que l’ambiance tient plus du purgatoire que du paradis. Une mouche se pose sur le nez d’un homme. Impossible de la chasser. L’homme, un peintre brillant et célèbre, est cloué sur un fauteuil, paralysé depuis trois mois, à la suite d’un accident vasculaire. Nous sommes en décembre 2002. Au côté du malade, personnage à la Francis Bacon, filet de salive aux lèvres et élocution difficile, seuls s’affairent deux aides et une infirmière. Beaucoup d’amis se sont évaporés, les jaloux se réjouissent, quant à sa femme, jamais prénommée, elle vit dans une autre aile de la demeure. Ressassant sa haine et ses désirs de vengeance.

L’artiste est persuadé de pouvoir rejouer du pinceau un jour. En attendant, il se souvient. De ses premières expositions à Londres, puis à travers le monde – son style hyperréaliste, minutieux fait merveille – et de sa rencontre, à Paris, en 1986, avec la belle et grande jeune fille de 24 ans qui deviendra bientôt sa femme. Il est issu de la haute bourgeoisie de Fès, elle est la fille d’un pauvre ouvrier berbère exilé à Clermont-Ferrand. Peu importe, l’amour ne transcende-t-il pas les classes ? La fête ne durera pas longtemps. Deux enfants et quatre petites années plus tard, l’incompréhension s’installe, les disputes éclatent, le quotidien devient enfer. Pour trouver un équilibre, l’ancien séducteur reprend du service. Angelika, Caroline, Ava, étudiantes, femmes mariées… ne se font pas prier pour tomber dans les bras du maître.

Page 256, changement de micro. La femme prend la parole. Elle s’appelle Amina et livre sa version. Le « je » s’instaure, dur, implacable. On revisite les faits, sous un autre angle. Le peintre est cloué au pilori. Pourtant, on a du mal à absoudre Amina. Finalement, tous – Ben Jelloun, le peintre, sa femme, un psy – tombent d’accord : leur erreur – partagée – est d’avoir cru que les êtres pouvaient changer, soigner leurs défauts, consolider leurs qualités. Un roman moral, somme toute.

Source Par Marianne Payot (L’Express), publié le 22/08/2012